Les trois mousquetaires
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On ne pr?sente pas Les Trois Mousquetaires. Ce roman, ?crit en 1844, est en effet le plus c?l?bre de Dumas. Rappelons simplement qu’il s’agit du premier d’une trilogie, les deux suivants ?tant Vingt ans apr?s et Le vicomte de Bragelonne.
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La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres, voulut arrêter son amant; mais Milady, l’oreille au guet, avait entendu le bruit qu’avait fait d’Artagnan: elle ouvrit la porte.
«Venez», dit-elle.
Tout cela était d’une si incroyable imprudence, d’une si monstrueuse effronterie, qu’à peine si d’Artagnan pouvait croire à ce qu’il voyait et à ce qu’il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu’une de ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve.
Il ne s’élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que l’aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.
Ketty s’élança à son tour contre la porte.
La jalousie, la fureur, l’orgueil offensé, toutes les passions enfin qui se disputent le cœur d’une femme amoureuse la poussaient à une révélation; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les mains à une pareille machination; et, par-dessus tout, d’Artagnan était perdu pour elle. Cette dernière pensée d’amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.
D’Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses vœux: ce n’était plus un rival qu’on aimait en lui, c’était lui-même qu’on avait l’air d’aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du cœur qu’il n’était qu’un instrument de vengeance que l’on caressait en attendant qu’il donnât la mort, mais l’orgueil, mais l’amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l’aimerait pas, lui aussi, pour lui-même.
Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux heures à peu près s’écoulèrent ainsi.
Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui n’avait point les mêmes motifs que d’Artagnan pour oublier, revint la première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre étaient bien arrêtées d’avance dans son esprit.
Mais d’Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours, s’oublia comme un sot et répondit galamment qu’il était bien tard pour s’occuper de duels à coups d’épée.
Cette froideur pour les seuls intérêts qui l’occupassent effraya Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement pensé à ce duel impossible, voulut détourner la conversation, mais il n’était plus de force.
Milady le contint dans les limites qu’elle avait tracées d’avance avec son esprit irrésistible et sa volonté de fer.
D’Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer, en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu’elle avait formés.
Mais aux premiers mots qu’il dit, la jeune femme tressaillit et s’éloigna.
«Auriez-vous peur, cher d’Artagnan? dit-elle d’une voix aiguë et railleuse qui résonna étrangement dans l’obscurité.
– Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d’Artagnan; mais enfin, si ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez?
– En tout cas dit gravement Milady, il m’a trompée, et du moment où il m’a trompée il a mérité la mort.
– Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d’Artagnan d’un ton si ferme, qu’il parut à Milady l’expression d’un dévouement à toute épreuve.
Aussitôt elle se rapprocha de lui.
Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais d’Artagnan croyait être près d’elle depuis deux heures à peine lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de sa lueur blafarde.
Alors Milady, voyant que d’Artagnan allait la quitter, lui rappela la promesse qu’il lui avait faite de la venger de de Wardes.
«Je suis tout prêt, dit d’Artagnan, mais auparavant je voudrais être certain d’une chose.
– De laquelle? demanda Milady.
– C’est que vous m’aimez.
– Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.
– Oui, aussi je suis à vous corps et âme.
– Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon amour, vous me prouverez le vôtre à votre tour, n’est-ce pas?
– Certainement. Mais si vous m’aimez comme vous me le dites, reprit d’Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?
– Que puis-je craindre?
– Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
– Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine épée.
– Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous vengerait de même tout en rendant inutile le combat.»
Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement funeste.
«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant.
– Non, je n’hésite pas; mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment:
– Qui vous dit que je l’aie aimé? demanda Milady.
– Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et je vous le répète, je m’intéresse au comte.
– Vous? demanda Milady.
– Oui moi.
– Et pourquoi vous?
– Parce que seul je sais…
– Quoi?
– Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers vous qu’il le paraît.
– En vérité! dit Milady d’un air inquiet; expliquez-vous, car je ne sais vraiment ce que vous voulez dire.»
Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée avec des yeux qui semblaient s’enflammer peu à peu.
«Oui, je suis galant homme, moi! dit d’Artagnan décidé à en finir; et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder, car je le possède, n’est-ce pas?…
– Tout entier, continuez.
– Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.
– Un aveu?
– Si j’eusse douté de votre amour je ne l’eusse pas fait; mais vous m’aimez, ma belle maîtresse? n’est-ce pas, vous m’aimez?
– Sans doute.
– Alors si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous, vous me pardonnerez?
– Peut-être!»
D’Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu’il pût prendre, de rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci l’écarta.
«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu?
– Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette même chambre, n’est-ce pas?
– Moi, non! cela n’est pas, dit Milady d’un ton de voix si ferme et d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude si parfaite, il eût douté.
– Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en souriant, ce serait inutile.
– Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!
– Oh! rassurez-vous, vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous ai déjà pardonné!
– Après, après?
– De Wardes ne peut se glorifier de rien.
– Pourquoi? Vous m’avez dit vous-même que cette bague…
– Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne.»
L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait étrangement, et son erreur ne fut pas longue.
Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
Il faisait alors presque grand jour.
D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour implorer son pardon; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les épaules et sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches, d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis, cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.