Le grand cahier
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Arriv?s de la Grande Ville avec leur m?re, Claus et Lucas ne vont rester que tous les deux chez leur grand-m?re pendant la guerre. Cette derni?re est une femme sale, m?chante, radine, analphab?te et meurtri?re; les jumeaux vont alors entreprendre seuls une ?trange ?ducation. D'un c?t? ils s'entra?nent ? s'endurcir, ? ne pas s'apitoyer sur la douleur d'autrui et ? tuer, et de l'autre, ils ?crivent la liste des t?ches effectu?es dans un grand cahier. Mais, ? la suite d'un certain nombre d'?v?nements, les deux fr?res vont se retrouver s?par?s, le premier dans ce m?me pays totalitaire, le deuxi?me de l'autre c?t? de la fronti?re…
Dans la Grande Ville qu’occupent les Arm?es ?trang?res, la disette menace. Une m?re conduit donc ses enfants ? la campagne, chez leur grand-m?re. Analphab?te, avare, m?chante et m?me meurtri?re, celle-ci m?ne la vie dure aux jumeaux. Loin de se laisser abattre, ceux-ci apprennent seuls les lois de la vie, de l’?criture et de la cruaut?. Abandonn?s ? eux-m?mes, d?nu?s du moindre sens moral, ils s’appliquent ? dresser, chaque jour, dans un grand cahier, le bilan de leurs progr?s et la liste de leurs forfaits.
Le Grand Cahier nous livre une fable incisive sur les malheurs de la guerre et du totalitarisme, mais aussi un v?ritable roman d’apprentissage domin? par l’humour noir.
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Notre Père revient
Nous ne reverrons notre Père que plusieurs années plus tard.
Entre-temps, Grand-Mère a eu une nouvelle attaque et nous l'avons aidée à mourir comme elle nous l'avait demandé. Elle est enterrée maintenant dans la même tombe que Grand-Père. Avant qu'on ouvre la tombe, nous avons récupéré le trésor et nous l'avons caché sous le banc devant notre fenêtre où se trouvent encore le fusil, les cartouches, les grenades.
Père arrive un soir, il demande:
– Où est votre Grand-Mère?
– Elle est morte.
– Vous vivez seuls? Comment vous débrouillez-vous?
– Très bien, Père.
Il dit:
– Je suis venu ici en me cachant. Il faut que vous m'aidiez.
Nous disons:
– Vous n'avez pas donné de vos nouvelles depuis des années.
Il nous montre ses mains. Il n'a plus d'ongles. Ils ont été arrachés à la racine:
– Je sors de prison. On m'a torturé.
– Pourquoi?
– Je ne sais pas. Pour rien. Je suis un individu politiquement suspect. Je ne peux pas exercer ma profession. Je suis constamment surveillé. On fouille mon appartement régulièrement. Il m'est impossible de vivre plus longtemps dans ce pays.
Nous disons:
– Vous voulez traverser la frontière.
Il dit:
– Oui. Vous qui vivez ici, vous devez connaître, savoir…
– Oui, nous connaissons, nous savons. La frontière est infranchissable.
Père baisse la tête, contemple ses mains un moment, puis dit:
– Il doit bien y avoir une faille. Il doit bien y avoir un moyen de passer.
– Au risque de votre vie, oui.
– Je préfère mourir plutôt que de rester ici.
– Il faut que vous vous décidiez en connaissance de cause, Père.
Il dit:
– Je vous écoute.
Nous expliquons:
– La première difficulté, c'est d'arriver jusqu'aux premiers fils barbelés sans rencontrer une patrouille, sans être vu d'un mirador. C'est faisable. Nous connaissons l'heure des patrouilles et l'emplacement des miradors. La barrière a un mètre cinquante de hauteur et un mètre de largeur. Il faut deux planches. L'une pour grimper sur la barrière, l'autre qu'on posera dessus de façon à s'y tenir debout. Si vous perdez l'équilibre, vous tombez entre les fils et vous ne pouvez plus sortir.
Père dit:
– Je ne perdrai pas l'équilibre.
Nous continuons:
– Il faut récupérer les deux planches pour passer de la même manière l'autre barrière qui se trouve sept mètres plus loin.
Père rit:
– C'est un jeu d'enfant.
– Oui, mais l'espace entre les deux barrières est miné.
Père pâlit:
– Alors, c'est impossible.
– Non. C'est une question de chance. Les mines sont disposées en zigzag, en w. Si on suit une ligne droite, on risque de ne marcher que sur une seule mine. En faisant de grandes enjambées, on a à peu près une chance sur sept de l'éviter.
Père réfléchit un moment puis il dit:
– J'accepte ce risque.
Nous disons:
– Dans ce cas, nous voulons bien vous aider. Nous vous accompagnerons jusqu'à la première barrière.
Père dit:
– C'est d'accord. Je vous remercie. Vous n'auriez pas quelque chose à manger, par hasard?
Nous lui servons du pain avec du fromage de chèvre. Nous lui offrons aussi du vin provenant de l'ancienne vigne de Grand-Mère. Nous versons dans son verre quelques gouttes de somnifère que Grand-Mère savait si bien préparer avec des plantes.
Nous conduisons notre Père dans notre chambre, nous disons:
– Bonne nuit, Père. Dormez bien. Nous vous réveillerons demain.
Nous allons nous coucher sur le banc d'angle de la cuisine.
