Souvenirs De La Maison Des Morts
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La maison des morts, c'est le bagne de Sib?rie o? Dosto?evsky a purg? comme condamn? politique une peine de quatre ann?es de travaux forc?s et de six ans de «service militaire». Il faut noter l'actualit? des r?flexions sur le pouvoir et la violence dont Dosto?evski a parsem? ces Souvenirs. Comment ne pas penser ?galement aux bagnes qui ont marqu? ensuite la Russie, ? Staline, au Goulag.
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– Il faut qu’il se mêle de tout, disaient les détenus en riant, car ils avaient pitié de lui et évitaient les querelles.
– A-t-il assez bavardé? trois voitures ne seraient pas de trop pour charrier tout ce qu’il a dit.
– Qu’as-tu à parler? on ne se met pas en frais pour un imbécile. Qu’a-t-il à crier pour un coup de lancette?
– Qu’est-ce que ça peut bien te faire?
– Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n’est rien; j’en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c’est quand on vous tire longtemps l’oreille, il n’y a pas à dire.
Tous les détenus partent d’un éclat de rire.
– Est-ce qu’on te les a tirées?
– Parbleu! c’est connu.
– Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.
Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses récits.
– Comment pourrais-je savoir qu’on t’a tiré l’oreille, cerveau borné? recommençait Oustiantsef en s’adressant avec indignation à Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l’aigre interpellation de son camarade.
– Qui donc t’a tiré les oreilles? demanda quelqu’un.
– Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage, camarades. Nous étions arrivés à K… moi et un autre vagabond, Ephime. (Il n’avait pas de nom de famille, celui-là.) En route, nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il y a un hameau qui s’appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s’il n’y aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez, en plein champ on est libre comme l’air, tandis que ce n’est pas la même chose en ville. Nous entrons tout d’abord dans un cabaret: nous jetons un coup d’œil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui s’approche de nous. On parle de choses et d’autres. – Permettez-moi, qu’il nous dit, de vous demander si vous avez un document [30].
– Non! nous n’en avons pas.
– Tiens, et nous non plus. J’ai encore avec moi deux camarades qui sont au service du général Coucou [31]. Nous avons un peu fait la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous prier de bien vouloir commander un litre d’eau-de-vie?
– Avec grand plaisir, que nous lui disons. – Nous buvons ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l’on pourrait faire un bon coup. C’était dans une maison à l’extrémité de la ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l’affaire pendant la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq, voilà qu’on nous attrape et qu’on nous mène au poste, puis chez le maître de police. – Je les interrogerai moi-même, qu’il dit. Il sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c’était un solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y avait encore là trois vagabonds qu’on venait d’amener. Vous savez, camarades, qu’il n’y a rien de plus comique qu’un vagabond, parce qu’il oublie tout ce qu’il fait; on lui taperait sur la tête avec un gourdin, qu’il répondrait tout de même qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié. – Le maître de police se tourne de mon côté et me demande carrément: – Qui es-tu? Je réponds ce que tous les autres disent: – Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.
– Attends, j’ai encore à causer avec toi: je connais ton museau. Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l’avais pourtant vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?
– File-d’ici, Votre Haute Noblesse!
– On t’appelle File-d’ici?
– On m’appelle comme ça, Votre Haute Noblesse.
– Bien, tu es File-d’ici! et toi? fait-il au troisième.
– Avec-lui, Votre Haute Noblesse!
– Mais comment t’appelle-t-on?
– Moi? je m’appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse.
– Qui t’a donné ce nom-là, canaille?
– De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.
– Mais qui sont ces braves gens?
– Je l’ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela généreusement!
– Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens?
– Tous oubliés, Votre Haute Noblesse.
– Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te souviens-tu d’eux?
– Il faut croire que j’en ai eu, des parents, Votre Haute Noblesse, mais cela aussi, je l’ai un peu oublié… peut-être bien que j’en ai eu, Votre Haute Noblesse.
– Mais où as-tu vécu jusqu’à présent?
– Dans la forêt, Votre Haute Noblesse.
– Toujours dans la forêt?
– Toujours dans la forêt!
– Et en hiver?
– Je n’ai point vu d’hiver, Votre Haute Noblesse.
– Allons! et toi, comment t’appelle-t-on?
– Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.
– Et toi?
– Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse.
– Et toi?
– Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.
– Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?
– Nous ne nous souvenons de rien du tout.
Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien qu’à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là! «Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m’occuperai d’eux plus tard. Toi, reste!» qu’il me fait. – «Va-t’en là, assieds-toi!» Je regarde, je vois du papier, une plume, de l’encre. Je pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu’il me répète, prends la plume et écris!» Et le voilà qui m’empoigne l’oreille et qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!» – «Écris!»
«- Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!» – «Écris comme tu pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l’oreille; il me la tire et me la tord. Oh! camarades, j’aurais mieux aimé recevoir trois cents verges, un mal d’enfer; mais non: «Écris!» et voilà tout.
